Les chiffres ne mentent pas, mais ils dérangent : la participation aux élections municipales, qui était de 78,20 % en 1965, est tombée à 57,17 % en 2026. Voilà un constat qui devrait susciter un malaise et une interrogation, au moins lors de chaque premier conseil municipal, afin d’engager des réponses concrètes et des actions en faveur d’une participation citoyenne réelle.
Dans certaines communes, la situation est désespérée : à Stains, en Seine-Saint-Denis, l’abstention a battu des records, avec 62 %, et même 69 % dans certains bureaux de vote. En outre, 23 679 communes, soit 68 % des 34 875 communes concernées en France, n’ont présenté qu’une seule liste, une seule. On obtient ainsi un tableau qui n’a plus grand-chose à voir avec l’idéal démocratique du forum où s’affrontent projets et choix, au fil des échanges et des délibérations dans la commune.
Le résultat arithmétique de tout cela ? En 2026, un maire gouverne avec la légitimité réelle d’environ un habitant sur quatre. Pas la moitié. Pas le tiers. Un sur quatre.
Ce qui me frappe, dans cette dérive dramatique, c’est son aspect banal. On le sait. On le dit. Et puis on passe à autre chose. Comme si l’abstention était une météo. Quelque chose qui arrive, que l’on subit, sur quoi l’on n’a pas vraiment de prise.
Or, ce que j’ai observé, historiquement, dans ma vallée, c’est exactement l’inverse. L’abstention, qui s’est installée avec le temps, n’est pas une fatalité : c’est une réponse froide, silencieuse, mais cohérente. Quand un habitant de Stains dit : « Voter, ça ne va rien changer », il ne parle pas de politique internationale, nationale, régionale ou même départementale. Le citoyen — car il s’agit bien d’un citoyen de Stains — parle du mauvais état de son HLM, des nuisances devant chez lui, des dégradations de sa rue, du réaménagement dont il a entendu parler par un voisin, des choix faits sans qu’il ait pu dire son mot et des rumeurs. Il s’agit de cette distance, imperceptible mais réelle, entre ce qui se décide « en haut », parfois à la mairie au bout de la rue, et ce qui se vit « en bas ».
Alors, que faire ? La réponse instinctive serait de parler de communication, de réseaux sociaux ou de réunions publiques. Mais l’hypocrisie perçue, les manipulations et l’opacité de certaines pratiques politiques, qui visent à orienter ou à tromper l’opinion, ont contribué à éroder la confiance.
Toutefois, il ne faut pas confondre le symptôme et la cause. Ce qui est en jeu est plus fondamental : la capacité d’un maire, d’un élu, à initier, développer et mettre en place une véritable démocratie directe, dans laquelle les habitants parlent des sujets, débattent des problèmes de la commune et participent à leur résolution. Les habitants doivent sentir que leur quotidien compte réellement dans les arbitrages de la mairie. Non dans les discours, mais dans les faits.
Il y a une différence entre un maire qui informe et un maire qui associe. Entre un élu qui explique après coup et un élu qui rend d’abord visible son raisonnement, avant que la décision ne soit gravée dans le marbre. Entre quelqu’un qui gère un territoire et quelqu’un qui le fait vivre politiquement.
Cl. Kaiser, maire de Ménil-la-Horgne, commune de 200 habitants dans la Meuse, explique qu’il a été élu pour exécuter la volonté de ses concitoyens. Chaque délibération du conseil municipal est l’aboutissement de discussions générales. Sur la période 2020-2026, 80 projets ont abouti grâce aux assemblées citoyennes. Bravo.
Mais, ce qui se joue le plus souvent, dans chaque décision, dans chaque silence, dans chaque moment ordinaire où l’élu se défile dans l’opacité, alors qu’une parole réelle sur des faits était attendue, c’est la confiance.
Et la confiance, une fois perdue, ne se récupère pas avec un bulletin de vote. Elle exige une vision, un travail patient, structurel, profondément humain, appuyé sur des outils adaptés. Car la vraie question est bien celle-ci : comment reconquérir des électeurs perdus ?
Ce n’est pas une question de bonne volonté. Les élus que je rencontre en sont rarement dépourvus. C’est une question de posture et d’outils pragmatiques. Et la posture, avant tout, cela s’apprend, se travaille, se réajuste.
La revitalisation démocratique dont nous avons besoin ne viendra pas d’une réforme du code électoral. Elle ne viendra pas non plus d’une campagne nationale de sensibilisation au devoir civique. Elle viendra d’élus qui auront compris une chose simple, et pourtant difficile à intégrer vraiment : la légitimité des urnes est un point de départ, pas un acquis.
