La peur est le ciment des dictateurs et néo-dictateurs, elle paralyse les populations surtout urbaines qui deviennent soumises sous l’emprise de la propagande, des écoutes des réseaux sociaux, de décisions arbitraires, d’accusations délétères potentielles, d’emprisonnements, … , tandis que dans les campagnes, les habitants vivent dans un statu quo fataliste, et « s’accommodent du système politique »[1]car ils ne connaissent que les agissements autoritaires du pouvoir sans imaginer d’autres pratiques.
Les peurs sont aussi présentes dans nos démocraties, mais exploitées par certains milieux, des médias et des réseaux sociaux pour créer du buzz avec ses sujets envahissants et même obsessionnels. L’hantavirus sur le navire de croisière MV Hondius en est l’exemple type. Dès la mi-avril 2026, avec un pic autour du 10 mai, un flux constant de mauvaises nouvelles nous « abreuvait » en permanence de données au jour le jour. L’image même d’un nouveau Covid se propageait. Puis, on découvrait mi-mai, qu’en Patagonie, depuis 1995, l’hantavirus des Andes était connu et, si on prend des précautions, les risques sont limités. Pourtant, le raisonnement émotionnel, très vite étayé sur des croyances simplistes, s’impose : dans ce cas, un virus non maitrisé ! Nous pourrions évoquer aussi Ormuz. De même, les entreprises de l’IA générative ont des résultats nivelés et parfois même « affectés » par les « fakes news » et des propagandes sur internet. Pour éviter cette perte de sens, les nouveaux géants que sont OpenAI et Anthropic recherchent à structurer les liens avec la réalité en acquérant des ingénieurs pour déployer sur le terrain leurs outils : « forward deployed engineers ».
Autrefois, les émotions étaient aussi bien présentes, avec des drames, réjouissances ou fêtes, accompagnant l’accablement ou la joie. Mais, très vite, selon leurs ressentis et vécus, les échanges avec les proches portaient sur des faits. Depuis les années 2000, les émotions sont exploitées auprès des populations et sont présentes pour le meilleur et pour le pire, constituant ainsi une non-réalité dans la société occidentale qui « commercialise l’émotion »[2], le « marketing émotionnel » jusqu’au « commerce de l’attention »[3]. Ainsi, la prééminence du « ressenti » des populations a pris le pas sur la réalité des faits et données objectives dans l’économie, la politique et la société.
L’émotionnel auprès d’un public, a débuté dans le domaine de la publicité utilisée comme argument de vente depuis les parfums jusqu’aux voitures : elle est à ce jour omniprésente.
Aujourd’hui, elle est une stratégie incontournable pour les chaînes d’information continue low-cost comme CNews, dont le contenu, d’extrême droite imposée par V. Bolloré, qui a copié Fox-News aux Etats-Unis, ne traite que de faits divers pour constituer du buzz. Un ancien journaliste d’I-Télé constatait que le contenu de CNews est « un agrégat de sujets, qui ne recherche qu’à faire le buzz sur internet »[4]. En ignorant le journalisme d’investigation, ces chaines nous abreuvent de faits divers surmédiatisés, « en fonction de leur pouvoir de captation des émotions »[5]. Ainsi, centrés sur l’émotionnel, les rebondissements d’une affaire, les accidents effroyables ou disparitions énigmatiques, sont passés en boucle, constituant une emprise sur notre curiosité comme un « œil voyeur ». C’est une scénarisation permanente concourant à des formes d’hystérisation et provoquant des sentiments de surprises, peurs et colères, alors que les faits sont souvent dérisoires à l’échelle de la société ou du monde.
En somme, l’expression de ces émotions, jusqu’aux passions, opère massivement sur le mode d’une « objectivité subjective », hors de tout raisonnement sur des vérités et des réalités.
Déjà le sentiment de peur, de désordre et d’anxiété fut exploité, en politique, par le Général De Gaulle quand il a lancé sa célèbre formule « moi ou le chaos », sans oublier G. W. Bush qui a déclenché la seconde guerre du Golfe au nom des peurs mondiales pour les « armes de destruction massives » de Saddam Hussein.
L’émotionnel est devenu très présent en politique. En 2002, en France, l’affaire « Papy Voise », rappelée depuis à toutes les élections présidentielles, n’était qu’un début de ce mouvement de fond. Paul Voise, septuagénaire à la silhouette frêle, à trois jours du 1er tour du scrutin, avait été roué de coups et sa maison incendiée. Il était devenu ainsi le symbole de l’insécurité de la nation. Par ailleurs, ce fait divers, qui tournait en boucle sur les télés et touchait la sensibilité de l’ensemble des Français, a sûrement permis de faire basculer les élections[6] où J. -M. Le Pen s’était hissé au second tour.
C’est ainsi que le monde politique, caractérisé par l’antagonisme, la confrontation et même le conflit, n’a pas échappé à cette tendance, en misant sur les émotions négatives plutôt que sur des valeurs et des faits.
Les élections aux Etats-Unis en sont des plus caractéristiques, en exploitant les inquiétudes, rancœurs et peurs, à propos notamment de l’immigration. D. Trump manipule certaines catégories de populations quand il se dit partisan de la loi et de l’ordre, protecteur des déclassés, martyr pour les évangélistes, misogyne et sexiste pour les hommes d’origine mexicaine, … . En 2024, sur ses thèmes émotionnels de prédilection, il accuse avec rage des opposants et des minorités, à coups d’insultes et d’attaques personnelles, relayées massivement par la sphère numérique des influenceurs, avec des hashtags, émoticônes, messages brefs, ou vidéos. Les groupes sectaires inféodés aux MAGA, tels les complotistes de QAnon, maintiennent les adeptes dans l’enfermement par une emprise émotionnelle négative.
D. Trump est en rupture avec la communication politique contemporaine, ce qui marquera longuement l’évolution de la politique. Nous retiendrons surtout que sur une base purement émotionnelle, sans jamais le moindre élément objectif ou chiffré, en occupant en permanence l’espace médiatique, il ne procède quotidiennement que par des tweets, publications et interventions sous forme de slogans publicitaires, compréhensibles par un enfant de 9-10 ans.
C’est ainsi que l’émotionnel, à travers la publicité, les médias, internet et aujourd’hui les politiques, s’est installé peu à peu et façonne notre société en l’éloignant de la réalité ; il est essentiel d’échapper à ces promesses et informations manipulatrices pour revenir à des réalités crédibles.
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[1] Ronan Hervouet, « Le goût des tyrans. Une ethnographie politique du quotidien en Biélorussie », Ed. Le Bord de l’eau, 2021.
[2] Arlie Russel Hochshild, « Le prix des sentiments, au cœur du travail émotionnel », Paris, La Découverte, 2017.
[3] Mouvement de libération de l’attention (Etats-Unis), « Attensité! Manifeste du mouvement de libération de l’attention, Paris, La Découverte, 2026.
[4] « Comment C-News est devenu le pendant français de Fox News », Les Inrockuptibles, 29 juin 2018.
[5] Pierre Le Coz, « Le Gouvernement des émotions et l’Art des déjouer les manipulations », Paris, Albin Michel, 2014.
[6] Guillaume Tabard : « Le souvenir de ‘Papy Voise’ le 20 avril 2002 », 5 avril 2022.
