Notre société, par manque de relations simples et authentiques, est devenue individualiste avec l’image de soi qui s’est imposée aux groupes ou sur le web, créant des dérives personnelles autocentrées et même narcissiques. Nous assistons ainsi, à une quête inassouvie de reconnaissance avec la mise en avant massive des réussites et positions afin d’améliorer visibilité, notoriété et son prestige, au sein de son environnement avec les  » posts  » sur les réseaux sociaux et des influenceurs pour modèles. Sur le plan du bien-être émotionnel ressenti, face au monde perçu comme dangereux, la majorité des Français se réfugie dans la sphère de ses proches, ses amis, sa famille, son clan et même la communauté. Comme le souligne B. Teinturier, en 2026, il s’agit d’une « fragmentation médiatique qui enferme les citoyens dans des bulles de connaissances » souvent surfaites. Cette tendance fait que la grande majorité des citoyens et des maires d’une commune sont dans le repli, amplifié depuis la pandémie du covid, avec moins d’ouverture, de contacts et de vie sociale. Et pourtant, le maire et les conseillers municipaux sont les élus de tous et représentent l’ensemble des citoyens de toute collectivité territoriale !

Outre cet isolement social, dans certains cas, des postulants à un mandat municipal, ne se présentent que pour satisfaire leurs egos, ambitions et besoins de reconnaissance. Ils accèdent ainsi, à la fonction de maire et d’élu d’une commune, pour cette image valorisante et parfois une réussite inespérée car, ils n’ont jamais possédé un tel statut professionnel au sein de leur entreprise ou administration. Devenir maire permet en effet d’investir la mairie, lieu physique et symbolique de pouvoir avec un bureau spacieux, un  » personnel dévoué  » et même une  » petite cour « , parfois, sans la moindre connaissance de base des missions d’un maire. L’ego est à la fois une force et une faiblesse, qui pousse, certes à agir, mais peut grandement nuire quand il est de nature superficielle et matérialiste.

L’allégeance aux maires et élus

Ainsi, l’élection municipale confère au maire et aux adjoints une forme d’importance du fait de leurs nouvelles fonctions. Dès leur nomination, ces élus locaux jouissent d’une certaine honorabilité et  » estime sociale « , au sens donné par Max Weber. Le mandat de maire est fortement personnalisé et centralisé, avec une forme de culture  » présidentielle municipale « , où le premier édile préside le conseil municipal ; les termes de gérer, d’animer ou de manager auraient pu être utilisés. Ainsi, dans la commune de Chanzeaux (1 060 habitants), Laurence Wylie écrivait, en 1 970 :  » Le maire exerce ses fonctions, …, dans le style traditionnel, … il prenait le plus souvent ses responsabilités dans les affaires de la commune, et les conseillers avaient rarement l’occasion d’émettre leurs avis « . Ce type de comportement s’inscrit dans la tradition des notables d’autrefois. Dans de nombreuses communes, le maire est encore considéré comme la figure dominante de la vie locale, conservant l’image d’un notable dont le prestige apparent masque souvent un manque de compétences. En outre, dès sa nomination, dans la majorité des cas, les habitants le nomment par la civilité de « Monsieur le maire », comme si du « jour au lendemain » il était investi d’une charge exceptionnelle. Puis, pour ceux qui le connaissent bien, le prénom reste le moyen de le qualifier, mais avec recul et respect. Dans le monde politique, dès l’accès au pouvoir d’un élu, les citoyens lui accordent une légitimité individuelle et instantanée déconcertante. C’est parfois avec égard et même obséquiosité qu’on l’appelle « Monsieur Le Maire », comme si vous méritiez un supplément d’attention et de considération, étant investi d’un pouvoir supérieur. Cet aspect, attribué par le vote, conduit les citoyens à considérer l’élu différent et supérieur à eux, et pourtant ses capacités et compétences n’ont pas varié. Dès que vous êtes élu, même élu d’une « petite » commune, cette question du pouvoir devient problématique car, lorsque vous discutez avec vos concitoyens, la vérité vous échappe, tout est souvent évitement car ils s’interrogent: « sait-on jamais, il vaut mieux être bien avec le maire et le flatter » et surtout mettre en avant et défendre « ses intérêts particuliers, comme si c’était un bien commun ». D’autre part, votre élection de maire vous installe pour six ans, dans une position symbolique et indiscutablement puissante car vous semblez bénéficier du soutien vertical tacite de l’Etat avec les préfets, sous-préfets et présidents d’intercommunalités, bien que les véritables pouvoirs d’un maire soient très limités mais, pour les administrés : « on ne sait jamais ».

Aussi, dès votre nomination, vous êtes investi de cette forme de légitimité, sans avoir réalisé ni prouvé quoi que ce soit, comme l’écrivait Auguste Detœuf : « ce n’est pas au bas du mur qu’on connaît le maçon ; c’est tout en haut ». Ainsi, pour tout maire élu à un premier mandat, une forme d’allégeance automatique s’instaure de la part des conseillers municipaux, des agents territoriaux et des administrés. Cette distance de type politique jusqu’à la méfiance m’a frappé car, même avec le groupe, malgré le fait que nous avions œuvré collectivement pour accéder « à la mairie » avec un esprit d’équipe de type participatif, cette pratique n’existait plus dans le fonctionnement quotidien avec les conseillers : une séparation s’était installée. Dans cet esprit, le comportement d’une très grande majorité de conseillers des municipalités de ma vallée m’étonnait toujours. En public, ils s’exprimaient en occupant l’espace face à tout auditoire, mais de manière vague en reprenant les déclarations de leurs maires respectifs : ainsi ils avaient une présence et une manière d’exister. En fait, ils ne s’engageaient jamais fermement, avec une argumentation forte, authentique et personnelle, qui aurait pu être perçue et interprétée comme une rivalité ou une opposition à son maire. Nous retrouvons cette même attitude d’allégeance chez les maires des  » petites communes « , envers leurs homologues des communes plus importantes ou des intercommunalités, mais  » tout ce monde  » se tutoie et s’autorise des familiarités.

La remise en cause des élites avec le développement de la violence

La France se distingue par un niveau de confiance, envers les politiques, des plus faibles d’Europe, ce qui est confirmé par l’enquête d’opinion annuelle de 2025, du Centre de Recherches Politiques de Sciences Politiques (CEVIPOF), réalisée chaque année depuis 2009, où 87% des individus sondés déclarent que les politiques agissent principalement dans leur intérêt personnel. Ne faut-il pas évoquer, plutôt, un sentiment global de résignation ou de fatalisme ? Cette perception négative de l’ensemble des Français envers les représentants politiques nationaux et, depuis 2026, locaux, s’est accélérée lors des derniers quinquennats, et représente pour P. Rosanvallon, une anomalie par rapport à nos voisins de l’espace-européen. Régulièrement aussi, à cause de la faiblesse des pouvoirs et des contre-pouvoirs, est évoquée une VIème république où « les canaux représentatifs sont bouchés », d’après D. Rousseau.

Pourtant, parallèlement, depuis 2004, les grands réseaux sociaux, ont entraîné une révolution technologique avec une grande liberté d’expression et des perspectives collectives d’ouverture et d’épanouissement. Mais dès 2014, la situation a très vite « mal tourné », accélérée par l’arrivée du smartphone, du monopole des médias sociaux sur internet (les GAFAM), qui ont maximisé leurs revenus publicitaires par des temps d’engagement individuels, avec, en outre, les algorithmes et l’IA, qui structurent notre type d’accès au cyberspace par le microciblage. Ainsi, se développe la prolifération de la haine et de la violence devenant un phénomène mondial et local avec les spirales toxiques de l’antisémitisme, de l’antimusulman, du racisme, du sexisme et des oppositions aux politiques et aux gouvernements, … . Avec l’atomisation de la société et les croyances impulsives, une véritable mutation, hors de toute vérité et réalité, s’est installée avec les « fake-news », créant des croyances structurées, et des vérités alternatives de la « post-vérité ». Cette circulation massive de mensonges et histoires sur les réseaux sociaux, rejette même la science et la réalité des faits. En 2020, face au covid, l’opinion publique très anxiogène, naviguait entre la défiance vis-à-vis de vérités scientifiques et de rumeurs, refoulant parfois la vérité même, en croyant les affirmations et publications très virales et controversées du D. Raoult.

Ainsi, nous assistons envers les élus de proximité à une recrudescence, des incivilités et des violences passant en moyenne, de 11% entre 2022 et 2024 à 17% entre 2016 et 2023, tandis que la Police nationale annonce une baisse des violences envers les élus, 739 atteintes en 2022 et 617 en 2024. Les violences physiques envers les élus et les maires, restent du même ordre que les moyennes nationales pour l’ensemble de la population. Toutefois, des agressions retentissantes, contre des maires, ont eu lieu : dans la nuit du 1er au 2 juillet 2023, un véhicule enflammé a été précipité sur le pavillon de V. Jeanbrun, maire de L’Haÿ-les-Roses, puis, dans la nuit du 20 au 21 juillet 2026, Ch. Rivenq, maire d’Alès, a été exfiltré de son domicile par le Raid après une suspicion de voiture piégée et à la suite de menaces de mort attribuées à la DZ Mafia. Bien d’autres révélations d’agressions et même de cyberharcèlement de maires sont régulièrement mises en avant par la presse régionale et nationale. Une étude en 2025, de l’association des maires de France par le CEVIPOF, montre qu’un quart d’entre eux sont source d’attaques et de menaces. Cette étude dénonce X, Facebook et Instagram, où «  règnent souvent les demi-vérités, la mauvaise foi, les prises de position simplistes, le langage fleuri, les attaques gratuites « . Le texte ajoute que «  l’absence d’interaction physique, l’anonymat et le sentiment d’impunité amplifient ces phénomènes « .

Vu la perte d’intérêt des citoyens pour « la politique » et la progression de l’individualisme, des clans et la dérive des réseaux sociaux, se pose la question de redonner de la noblesse au politique par de vrais rassemblements collectifs, et pas seulement lors de grandes manifestations fugaces comme la victoire de l’équipe de France de 1998 ou les jeux olympiques de 2025. Le politique doit reprendre l’espace public avec de vraies valeurs d’union pérenne.

L’état de droit est un bien démocratique qui aspire à prévenir l’arbitraire ; toutefois, dans leur fonctionnement, les autorités ont parfois tendances à ne faire passer que leurs intérêts et ceux de leur clan en se comportant de manière abusive. Ainsi, le fait d’accéder au pouvoir, sans valeurs ni respect des règlements et des lois, peut mener à une perte de sens et un vide existentiel, tant pour le dirigeant que pour ses administrés. Ce sont, en effet, la force morale, la participation citoyenne et les mécanismes de contrôle qui accroissent l’intégrité des prises de décisions responsables et justifiées.

« Le politique », grâce à sa légitimité démocratique, indépendamment de ceux qui exercent le pouvoir par la force et la filouterie, ne devrait construire que du consensus avec des projets ambitieux, dans des rapports de forces apaisées malgré des acteurs aux opinions divergentes. Pour cela, au sein du conseil municipal, tout maire doit s’appuyer d’abord sur sa capacité à maintenir une majorité stable. Mais à cette fin, souvent beaucoup de maires concentrent des prérogatives d’autorité et exercent un pouvoir souvent arbitraire dans l’organisation, comme la répartition des délégations, les indemnités, des embauches avec bien d’autres avantages non avoués, le tout fixé dans le cadre légal et réglementaire applicable aux collectivités territoriales. Ainsi, envers les élus, s’instaure alors une subordination pouvant aller jusqu’à une forme de soumission aveugle, dépendant aussi de l’information : le maire, au sein de sa mairie, dispose en effet du pouvoir de distiller avis, renseignements et documents de manière sélective auprès de son entourage, en fonction du degré de fidélité de chacun. Il s’agit d’une l’allégeance politique implicite et forte, relevant d’un « obligo ergo protego », à la fois ascendant, sous forme de docilité, voire de servilité et descendante, par l’octroi de faveurs immédiates ou de promesses ou de gages futurs. Tout opposant sera alors désigné comme bouc émissaire interne ou externe et adversaire politique. Tel est le constat que j’ai pu faire à l’intérieur de mairies et vis-à-vis des citoyens. Nous pourrions poursuivre en évoquant bien des dérives liées à l’allégeance et qui perdure, dans beaucoup de petites communes, comme l’écrivait Jean-Louis Briquet en 1 997, c’est  » clochemerle « , avec bien des intérêts dévorants loin de toute bonne gouvernance et de vertus morales publiques.

Pour contrecarrer cette  » allégeance politique  » et l’agressivité envers les maires et élus au sein même des communes, qui existe peu par rapport aux hiérarchies en entreprise et créer une implication et une participation réelle des élus, il est impératif d’instaurer une information transparente, d’allouer des indemnités en fonction des responsabilités et de l’investissement des conseillers, de créer du débat et de l’expression de chacun, de réaliser des prises de décisions synthétiques en tenant compte des avis des groupes et faire émerger des animateurs de réunion en les formant, maires compris. Ce changement de contexte doit être à l’initiative certes de maires mais surtout renforcé par la mise en œuvre nationale d’une politique publique explicite. Cette mise en place de tels dispositifs participatifs au sein même des mairies peut s’étendre ensuite aux citoyens de la commune.