Jusqu’aux années 1 980, dans mon village de 800 habitants, chacun connaissait la cinquantaine de familles de part et d’autre de la grande route, et au moins quarante autres familles du village centre, ce qui constituait 300 à 500 habitants. Nous nous considérions comme des voisins amis, entretenant des relations proches de compréhension, de coopération et de solidarité. Il existait alors une véritable capacité à créer, des rapprochements ouverts avec son entourage. Le bonjour était toujours de rigueur avec des échanges qui portaient sur la météo, les enfants et les techniques de plantation, ainsi que sur des problématiques locales banales. Au cours du temps, se dégageaient de véritables points de vue sur chacun et ses familles, qui peu à peu étaient partagés, mais sans aucune animosité. Nous pourrions comparer cette approche aux évaluations de type 360° en entreprise.
Depuis les années 2 000, au sein du village, avec ses 1300 résidents, les pratiques de cohésion entre voisins ont radicalement changé. Des amis, habitant depuis toujours le long de la grande route, ne connaissent « plus personne » et ne communiquent qu’avec quelques proches. Cette tendance est étayée par le fait que 50% de la population sont de nouveaux retraités qui se sont installés dans notre contrée ensoleillée, avec des amis dans un rayon plus ou moins proche et ne participant en rien aux besoins du « pays ». Puis, après 20-30 ans, autour de 80-85 ans, lorsque la maladie et l’isolement s’installent, ils repartent rejoindre leurs enfants. D’autre part, la majorité des jeunes générations, à la recherche d’emplois stables, ne sont que de passage. Pourtant, tous déplorent l’effritement du « lien social ». Également, en chute libre et n’existant presque plus, les échanges familiaux élargis. Actuellement lorsqu’on évoque le voisinage, il est plutôt associé au terme de « trouble de voisinage ». Aussi qu’adviendra-il du sens même du terme « voisin » ?
On retrouve ce constat, dans de très petits villages du Lot et Garonne, dont les maires Jean-Louis Lalaude, de Saumont (259 habitants) et Marc de Lavenère-Lussan, de Calignac (501 habitants), disent que le lien social du village où ils ont toujours vécu, « s’est dégradé entre les villageois, alors qu’avant, tout le monde se connaissait » . Ce point de vue est partagé par bien des maires de petites et grandes communes.
Aussi, un nouvel état d’esprit s’est-il installé où chacun se referme chez soi, dans son cocon, avec des clôtures physiques de plus en plus hautes, en fuyant toute ouverture à l’autre. Ainsi, le « bien vivre ensemble » et surtout « faire société » sont fragilisés au détriment de la méfiance envers autrui qui peut être son propre voisin.
Personnellement, déjà entre 1990 et 2010, lorsque je résidais dans une grande copropriété dans les Hauts de Seine, j’ai vécu des situations conflictuelles entre voisins. Face à ces différends, certains résidents m’ont demandé, par deux fois, de prendre la présidence du conseil syndical. Il s’agissait de relations toxiques qui existaient entre des habitants de l’immeuble, souvent sur des points insignifiants. Or, grâce à une démarche d’explications argumentées avec des mails, des échanges téléphoniques et des entrevues régulières, les tensions se sont apaisées et j’ai pu repasser sereinement la présidence à d’autres co-propriétaires. Depuis les années 1990, en entreprise, s’est développé le management collaboratif ou participatif qui favorise l’engagement et la performance collective, et pourrait sûrement être appliqué pour réveiller et redynamiser la vie de nos villages.
Or, cette contraction des relations de voisinage coïncide aussi avec l’émergence d’un individualisme croissant et un manque de solidarité locale.
Comme maire, en 2016-18, les présidents de cinq « associations syndicales de propriétaires » (ASP) des lotissements de mon village sont venus me voir, pour obtenir, de manière officielle, par un acte notarié, le transfert ou la « rétrocession à la mairie », de l’ensemble des voies et réseaux communs (voiries, fourreaux électriques, réseaux d’eau et d’assainissement ainsi que les espaces verts). Dans les faits, l’ensemble était déjà entretenu par la commune, mais dépendait légalement des associations syndicales, qui règlementairement devaient réaliser une assemblée générale annuelle. Or, ces réunions entre riverains, pour échanger sur des problèmes communs, qui auraient pu être un moment convivial, n’étaient plus qu’un lieu d’affrontements. A cause de ces relations toxiques entre riverains, ces cinq présidents, qui en outre, n’avaient pas trouvé de remplaçants, ont souhaité dissoudre leur association pour éviter ces confrontations exécrables.
Un autre exemple illustre l’agressivité individuelle : depuis des années, douze citoyens se plaignaient de la dangerosité des voitures passant parfois à 80 km/h, devant chez eux, les panneaux de limitation de vitesse n’ayant aucun effet. Effectivement, sur la partie droite, les habitants sortaient directement sur la voie et sur la partie gauche quelques arbustes gênaient les piétons. Suivant les conseils de l’expert départemental de la sécurité routière, des aménagements de type chicanes sur 300m, qui ralentissaient les véhicules, furent réalisés à la satisfaction des riverains. Mais se manifesta alors une hostilité insupportable, du fond du lotissement de la part de deux à trois personnes, allant jusqu’à faire du buzz sur les réseaux sociaux, du fait de ce ralentissement où ils perdaient quelques secondes sur leur trajet. L’incompréhension des ces personnes était totale.
Comme maire et citoyen, je pourrais évoquer bien des exemples qui contribuent à détruire nos relations locales et notre société.
En 2026, l’émission « Maires ruraux, à l’épreuve du réel » de la chaine LCP, propose à dix maires de communes de 207 à 5025 habitants, d’évoquer leur quotidien. Tous évoquent, sans exception, l’installation et la banalisation massive de l’intolérance et de l’agressivité jusqu’aux menaces. Mme Justine Guyot maire de Vinzieux en Ardèche, 5025 habitants, dit : « depuis 2020, avec le Covid notre fonction a totalement changé. De nouvelles attentes et comportement des concitoyens se sont manifestés. On me contacte 24 h sur 24h, 7j sur 7 et même la nuit. Si à 8h, je n’ai pas répondu, je vais recevoir 18 points d’interrogations, … « . Claude Maire, maire de Damas-et-Bettegney Vosges, 384 habitants, évoque le fait que : « les gens sont devenus très agressifs et intolérants, même avec d’anciens amis que vous aviez côtoyés à l’école, ce qui est inadmissible ». Éric KREZEL maire de Ceffonds Haute-Marne, 658 habitants, parle que : « certaines personnes viennent, en disant : « La règle c’est ça, mais comme toi t’es maire, tu peux déroger. Donc on est obligé d’expliquer pourquoi on ne peut pas déroger, ce qui est difficile ». Jean-Paul DOR maire de Colmen Moselle, 207 habitants explique : « Il faut savoir encaisser des coups, parce que c’est une fonction qui peut être très rude, car quelquefois, j’ai eu des menaces de mort et à plusieurs reprises ».
La violence par rapport aux élus, on se souvient de Jean-Mathieu. Michel maire de Signes Var, 3100 habitants, mortellement renversé, le 9 août 2019, par une camionnette pour avoir empêché la décharge illégale de gravats . Pour le maire de Beurey-sur-Sault Meuse, 410 habitants affirme que, « ces problèmes ont toujours existé, mais ils étaient de l’ordre de l’événement exceptionnel.
Ainsi, nous assistons à une recrudescence des incivilités et des violences envers les élus de proximité de 17% en moyenne entre 2022 et 2024 qui étaient de 11% pour les violences physiques entre 2016 et 2023 , du même ordre que les moyennes nationales sur l’ensemble de la population.
Dans un tel contexte, l’évolution de la société française est considérée de plus en plus polarisée, fracturée, comme la nomme, J. Fourquet, depuis 2019 « une nation multiple et divisée qui s’archipellise » . Ainsi, l’évolution du tissu social, l’appartenance même à un petit territoire qui devrait rassembler n’existe plus, les relations agressives se sont installées, elles doivent être analysées pour faire émerger des éléments pertinents de propositions, sans être attaché aux valeurs traditionnelles rurales par rapport à l’ordre citadin ou semi-urbain, mais comme H. Broch, on peut parler de « l’atomisation de la masse qui se coupe des valeurs de la société » .
Aussi, à partir de 1970, dans chaque commune, les regroupements autour de leaders, sur des enjeux locaux, ont peu à peu disparu, ainsi que les valeurs qui leur étaient rattachées, tout comme la laïcité et le syndicalisme qui se sont amenuisés. Ces leaders et les membres actifs de ces groupements, qui représentaient un maillage de la vie citoyenne et faisaient société, constituaient un capital social civique-collaboratif et apprenant, mis en avant, aux Etats Unis, dans les années 2 000, par Robert Putman , dont les positions avaient retenu l’attention de Bill Clinton et Tony Blair.
A ce jour, disparaît tout ce qui avait trait au collectif, lié localement à un engagement civique supérieur. L’individu s’est atomisé en subissant massivement « l’archipellisation » . Seules subsistent les associations loi 1901, qui créent du lien, dans les domaines sportifs et de santé, mais sontpurement récréatives. Depuis 30 ans, les évaluations nationales de l’Etat, à propos de ces associations portant sur la démocratie interne , déplorent le manque de transparence et de gouvernance , ainsi que la défaillance de la performance et de l’innovation . Elles constituent des groupes consuméristes recherchant des subventions et l’utilisation de salles communales avec des réunions festives périodiques. En outre, dans beaucoup de cas, elles deviennent purement clientélistes, en lien avec les élus, comme dans le passé et l’avenir dans mon village.
En fait, si les communes se targuent du « lien social » et du « vivre ensemble », grâce aux associations et aux élus, les habitants sont surtout consommateurs de bien des « trafics d’intérêts particuliers », bien loin du bien commun. Si les politiques et en particulier les maires face à l’individualisme et l’agressivité n’expliquent pas en permanence et ne décident pas avec des délibérations fermesen conseil municipal pour l’intérêt général, ils accroissent les tensions et le clanisme, accentuant l’isolement au lieu de rassembler.
Ainsi, nous pourrions inverser positivement la citation d’H. Arendt évoquant ces citoyens dont « le monde qui est entre eux n’a plus le pouvoir de les rassembler, de les relier ni de les séparer » , il s’agit en effet de retrouver la capacité à se parler, se connecter et se réunir dans nos territoires face à la fragmentation et les dislocations de notre société .
