Aujourd’hui, en France, neuf maires sur dix sont à la tête de communes de moins de 3 500habitants, soit 32 148 maires sur 34 875, on les considère parfois, selon une formule imagée, comme des hommes et des femmes à tout faire y compris quand des difficultés ne relèvent pas de leurs compétences. Mais légalement, dans les domaines politique et administratif, ils possèdent une double légitimité : d’une part, ils doivent incarner l’Etat et le représenter comme agents exécutifs des décisions prises en conseil municipal et sous l’autorité du préfet ou du procureur, et d’autre part ils doivent des services envers les habitants de leur commune. Nous développerons surtout ce dernier point des maires des » petites communes » avec leurs concitoyens car aujourd’hui la défiance envers les politiques et les maires, qui incarnent l’autorité publique, subissent des demandes et pressions croissantes qui vont jusqu’aux incivilités, injures, accompagnées parfois de menaces et même d’agressions physiques.
Depuis la Révolution française, à la suite de lois et ordonnances votées par milliers, un socle juridique imposant constitué de textes législatifs enchevêtrés détermine les compétences, l’organisation et le fonctionnement des administrations territoriales françaises (communes, intercommunalités, …). Ces énoncés et nouvelles lois proposent à la fois des stratégies, des objectifs et leur mise en œuvre. Ils sont inscrits dans le Code général des collectivités territoriales (CGCT) ainsi que dans les sites vie-publique.fr et collectivités-locales.gouv.fr tout en étant rappelés régulièrement dans des revues de type la Gazette des communes.
Ainsi, à partir des fonctions ou statut du maire avec ses droits et devoirs, nous pourrions mettre en avant des tâches multiples comme : Exécuter les délibérations du conseil municipal et agir sous le contrôle de ce dernier, administrer la commune, … ; Prendre des arrêtés municipaux en tant qu’officier de police judiciaire (OPJ) et représentant de la commune en justice, … ; Enregistrer les naissances, mariages et décès, organiser les élections et les demandes d’inscriptions sur les listes électorales, prévoir et participer aux cérémonies patriotiques dans la commune comme agent de l’Etat et officier d’état civil, … ; Instruire les actes d’urbanisme (permis de construire, permis d’aménager, déclarations préalables, certificats d’urbanisme, …) en tenant compte du plan local d’urbanisme s’il existe. Préparer, proposer et exécuter le budget, passer les marchés et signer les contrats et gérer les biens de la commune tout en dirigeant les travaux ; Organiser les services et gérer les agents (nomme, promeut, sanctionne), … ; Etc.
Des réponses plus structurées et dites plus pratiques des responsabilités d’un maire sont apportées par le » guide du maire « , dans l’espace collectivités-locales.gouv.fr, mais avec ses 701 pages il reste » une mauvaise encyclopédie « . Par ailleurs, bien des évolutions techniques simples, comme l’organisation de concours d’architecture pour tout projet, contrairement au décret n° 2026-117 du 20 février 2026 qui introduit des dispenses, ainsi que l’évolution de l’animation » duale » des services, sont indispensables surtout avec la généralisation de l’IA. Enfin, surtout, l’investissement pour créer de l’emploi, primordial dans nos communes, demeure d’une faiblesse endémique en dehors des métropoles. En effet, les dépenses consacrées au développement économique ne représentent que 11 % des dépenses totales des régions et 4 % de celles des EPCI. Ce » guide du maire « , qui existait déjà, a été réédité en mars 2026, après les élections municipales. Françoise Gatel, Ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation, justifie cette réédition en écrivant : » votre engagement de maire est un rempart de la république face aux changements de la société et à la perte de confiance croissante de nos concitoyens, vous devenez le garant de l’harmonie de la vie en société au quotidien, …, votre statut mérite d’être revalorisé. C’est pourquoi, le 22 décembre 2025, le Parlement a légiféré … en adoptant la loi portant création d’un statut de l’élu local « . Il s’agissait en effet, de la création d’un » statut de l’élu local » dont les principales dispositions de la loi n°2025-1249 sont de : – faciliter l’accès aux fonctions électives, – revaloriser les indemnités des maires, – généraliser la protection fonctionnelle des élus, – supprimer le conflit d’intérêt, – rembourser certains frais, …. Toutefois, le nouveau cadre législatif sur « le conflit d’intérêt » interroge toujours sur l’exigence de probité publique.
En mars 2026, aux élections municipales, la participation qui était de 78,20% en 1965, est tombée à 57,17%, et 23 679 communes avaient élu leur maire au premier tour car une seule liste était présente, soit 68 % des 34 875 communes. Les dispositions de la loi n’ont eu aucun effet pour légitimer la fonction de maire. Cette loi ne règle aucun problème de fond diagnostiqué par la Ministre telles que la « perte de confiance et l’harmonie de la vie en société au quotidien « . Des termes possédant le même sens, nous les retrouvons de manière succincte dans la fiche » Citoyenneté » parmi les dix fiches thématiques du site vie-publique.fr présentant » l’organisation des pouvoirs publics, l’Union européenne, les relations internationales « . Il s’agit d’intentions où seul est abordé le rôle du citoyen sous l’aspect civique, actif ou passif, « participant à la vie de la cité qui est pour beaucoup dans le caractère apaisé d’une société « . Les articles L2143-1 et L2143-1 du CGCT, pour les villes de plus de 80 000 habitants, sur les conseils de quartiers ou citoyens sont de la même veine, sans aucune obligation ni indications de mises en pratique.
A ce jour, dans ce contexte institutionnel défaillant, avec l’individualisation des modes de vie et l’effritement du lien social ainsi que le constat partagé d’une défiance envers les élus, les maires se trouvent en première ligne seuls, sans outils, face à d’énormes attentes des habitants et l’explosion des demandes personnelles qui s’expriment parfois avec agressivité sur les réseaux sociaux avec insultes et propos haineux. Dans certains cas ces aspirations, devenant collectives et revendicatives, se transforment en mouvement sociaux de type » les gilets jaunes « . En outre, les débats politiques et les campagnes aux élections municipales exacerbent des tensions et des conflits, entre les prétendants au fauteuil de maire, allant à des invectives et accusations jusqu’aux attaques personnelles qui perdurent après les élections, dans un climat de personnalisation de ces conflits. En 2013 S. Vignon, s’appuyant sur une enquête menée dans la Somme, écrit dans la revue Métro-Politiques, la perte du lien social et affirme que « les relations sociales lors d’élections sont traversées d’antagonismes, expression de clivages sociaux et de conflits locaux ». Aussi, la majorité des maires, élus depuis trois ou quatre mandats comme dans le reportage de LCP de janvier 2 026, » Maires ruraux, à l’épreuve du réel « , dénoncent-ils la perte de cohésion locale. Cette tendance fait que près de 2 400 maires ont démissionné de 2 020 à 2 026, soit une hausse de 60 % par rapport au mandat précédent, signe d’un malaise profond.
Dans toute commune, la sociabilité ou la cohésion sociale est un phénomène de groupe et repose sur le partage d’une identité commune homogène. Ainsi, toute relation à l’autre se fait avec recul, attention, écoute et empathie et ce sont les contextes d’activités tels que travail, groupes d’amis, association, … qui contribuent à l’harmonie sociale. Au cours de ces 50-60 ans dernières années, « la fabrique » de la sociabilité ou cohésion sociale des collectivités territoriales s’est énormément amenuisée, avec l’évolution massive de la diversité des habitants depuis les » petites communes » jusqu’aux grandes villes.
Si au début du siècle dernier, 60% de la population vivait à la campagne et 44% de l’activité de la terre, en 2 021 ils ne sont plus que 14% en zone rurale, dite autonome sans influence des villes, avec 2% d’exploitants agricoles. C’est un fort exode rural qui s’est accéléré à partir des années 1 930 faisant d’après H. Mendras « disparaître une civilisation « . Puis, à partir des années 1 985, les espaces ruraux et périurbains, plus attractifs que les grandes villes, ont connu une croissance démographique. Cette hausse a agrégé des retraités issus de grandes métropoles, des familles modestes et des ménages précaires qui louent moins cher, des militants ou particuliers tournés vers l’écologie, des techniciens et cadres en télétravail, des habitants revenus au pays, des actifs qui veulent acheter une maison bon marché à trente minutes d’une ville moyenne, …. Ainsi, peu à peu, comme le signalent les maires qui ne reconnaissent plus « leur village », les « ponts sociaux locaux », qui renforçaient l’homogénéité sociale entre voisins, sur une identité rurale, se sont disloqués. Les relations de voisinage naturelles entre citoyens, dont les familles habitaient les lieux depuis des générations et qui permettaient l’échange et l’ouverture quotidienne à l’autre, se sont dénouées.
Historiquement, nous reprendrons une synthèse de J.-P. Le Goff, qui de 1 987 à 2 007 a étudié les rapports sociaux de « la société de Cadenet « , petit village du Vaucluse (3 900 habitants), avec tout particulièrement » la mentalité » des habitants et surtout des anciens. En 2 012, il écrit : « la cohésion, la convivialité, les relations » d’interconnaissances et de solidarité » ordinaires de cette société spontanément structurée par quelque chose comme le » sens commun » volent tout à coup en éclats « , … » nous avons connu un peuple et nous ne le reverrons jamais ».
Ainsi en 2 026, dans un immeuble, une rue, un quartier, un hameau, un village ou une ville, la construction des relations entre habitants repose sur des jugements expéditifs, à » l’emporte-pièce » qui visent même des parents, amis, voisins et collègues de travail ou de simples connaissances ainsi que des inconnus. Ces attitudes se retrouvent aussi auprès des automobilistes car » les études montrent que deux tiers des Français sont agressifs au volant « . Ces dérives sont provoquées par plusieurs états affectifs des habitants qui divisent et amplifient les tensions : – des avis sans nuances sur l’autre ou ce qu’il représente symboliquement, et non pas sur ses actions réelles, – des rivalités anciennes entre familles ou groupes d’habitants, qui continuent d’influencer les perceptions, – l’enfermement dans des récits négatifs ou des préjugés qui entretiennent antipathies et clivages, – des oppositions liées au statut social ou le sentiment d’appartenir à un groupe supérieur, – … . Depuis 2 024, ces affrontements sont aggravés et intensifiés par la forte progression des insultes, de la haine et du racisme en ligne (SMS, courriels, chats et forums de discussion, réseaux sociaux Facebook en tête).
En partant du constat de la désintégration de la cohésion sociale et de la fragilité du lien social par des attitudes et agissements locaux devenus parfois toxiques pour les maires, il est impératif de trouver des parades, dans les comportements à adopter que je proposerai dans une nouvelle analyse.
